YUTONG YIN

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Cette pratique artistique naît d’une réflexion sur la fragilité de la vie, l’expérience de l’absence et les différentes formes de persistance qui subsistent après la disparition. J’envisage l’absence comme une force vitale agissante, un médium reliant la mémoire, l’existence et la disparition. Les portraits présents dans l’œuvre renvoient à la disparition des individus, tout en faisant écho aux traces laissées par la violence dans l’espace social, ainsi qu’aux expériences de vie oubliées, réduites au silence ou effacées de la mémoire collective.

Pour traduire plastiquement ces vies effacées, mon geste artistique s’approprie une certaine forme de violence matérielle. J’utilise le couteau à découper pour gratter violemment le plastique transparent afin de sculpter ce à quoi ils ressemblent dans ma mémoire, tout en évoquant un reste à la vie. Théologiquement parlant, la mort représente un tournant dans la vie, et c’est après la mort du corps physique que l’état de vie de l’âme s’exprime véritablement. Dans ma pratique, je sculpte des portraits sur du plastique transparent à l’aide d’un couteau, de telle sorte que certains détails ne peuvent être vus qu’à travers l’angle particulier de la lumière, créant ainsi une émotion à partir du vide. Je tords violemment le plastique transparent et utilise la lumière pour créer l’ombre du portrait, comme si l’âme était connectée à la vie à travers l’ombre précaire de la personne. L’ombre du portrait est soit tordue, superposée, rassemblée ou séparée, créant un espace imprévisible et irréel. Une expérience visuelle poétique de la vie est donnée, dans laquelle un dialogue avec l’âme a lieu. 

Dans cette installation, j’ai ajouté un élément de mouvement mécanique pour faire se mouvoir le portrait. Les sons produits par les machines font également partie de l’œuvre, des bruits lourds et rythmés, une expérience qui ressemble à l’écoute d’une musique de type industrielle. Ces sons évoquent une image sans tonalité, donnant l’atmosphère d’un plancher d’usine vide et sombre avec son ordre dogmatique et la texture froide, dure et stressante d’un outil mécanique. La plupart des thèmes de la musique industrielle   tournent autour de “l’aliénation, l’indifférence, la douleur, la répression et le contrôle”. Le groupe le plus emblématique:Throbbing Gristle. Les racines de leur existence musicale sont construites sur des concepts,exploite les affres que peut procurer la musique et ressent la nécessité de choquer par des créations qui se vivront live, plus qu’elle ne s’écouteront. Cela coïncidait avec l’idée que j’essayais de transmettre, en utilisant cette atmosphère oppressante de scène industrielle pour affronter le traumatisme de front. En même temps, le portrait passe du clair au flou au rythme de la machine, une répétition constante entre l’absence et la présence. Cette fréquence répétitive s’apparente également à une respiration artificielle ou à un cœur artificiel, comme un traitement permanent où la machine semble devenir le corps d’un portrait. Comme moyen d’intervention, j’ai voulu réveiller leurs âmes à travers la machine et donner à ces portraits une renaissance, voire une immortalité.

L’utilisation de ces matériaux dans le portrait est un amalgame de mes émotions et expériences personnelles transformées pour rendre mes sentiments plus intuitifs et purs. C’est comme Deleuze et Guattari l’ont écrit : « Le but de l’art, avec les moyens du matériau, c’est d’arracher le percept aux perceptions d’objet et aux états d’un sujet percevant, d’arracher l’affect aux affections comme passage d’un état à un autre : extraire un bloc de sensations, un pur être de sensation. » Le terme « affection » est assimilé au « affect »et le terme « perception » au « percept », c’est-à-dire que les émotions et les perceptions sont issues d’expériences subjectives. Les émotions et les perceptions qui se dégagent de l’expérience subjective. Cela signifie que les sentiments et les objets perceptifs sont perçus par nos sens, et qu’ils existent indépendamment de l’existence du sujet, comme les idées. Est-il possible de comprendre que dans ma pratique, le monde de la présence de l’âme dans le portrait n’est pas réel ou virtuel, mais “possible” ? En apparence, il s’agit de portraits et de matériaux, mais en substance, il s’agit d’une recherche spirituelle et psychologique, d’un processus visant à trouver l’unité entre l’âme et moi. Chaque expérience s’inscrit dans le continuum de ma vie et est associée synchronie à la totalité de ma vie. Cette expérience est à la fois un retour à la vie et une transcendance de la vie.

La mort n’est plus considérée comme une fin, mais comme une autre façon d’être. Comme le dit Heidegger, « la mort en tant que limite imprègne de manière persistante le présent actuel, parce que ce présent connaît la mort et l’explore de manière persistante. Heidegger appelle cette relation constante à la mort, bien qu’essentiellement “inconsciente”, “la présence à la mort ». La mort est une possibilité qui ne peut être transcendée car elle implique la possibilité finale de l’ici et maintenant existentiel. Cette fois, ma pratique est essentiellement une exploration de la mort menant à une célébration de la vie et de l’existence, c’est-à-dire une intervention dans la vie par la “mort”. Il s’agit d’un processus d’organisation de la mémoire et du dialogue, qui consiste à dessiner des portraits et à les réviser encore et encore. À l’aide de matériaux plastiques transparents et de la lumière, les perceptions, les émotions, sont décomposées et réorganisées en un monument éphémère de perceptions, de sentiments. Ce monument transforme mon expérience personnelle et mon expérience sensorielle en un composite. En réponse, Deleuze et Guattari ont dit : “L’art est le langage des sensations, qu’il passe par les mots, les couleurs, les sons ou les pierres. L’art n’a pas d’opinion. L’art défait la triple organisation des perceptions, affections et opinions, pour y substituer un monument composé de percepts, d’affects et de blocs de sensations qui tiennent lieu de langage. » Ce monument, fait d’un ensemble composite de sentiments et d’émotions, n’a pas pour but de commémorer ce qui s’est passé, mais pour moi, de communiquer au présent avec le futur à travers lui, et dans cette communication, j’atteins une possible symbiose avec de multiples âmes. La mort est le sceau de l’existence et peut-être le début de la renaissance. 

Bibliographie:

https://www.metalorgie.com/groupe/Throbbing-Gristle

DELEUZE Gilles, GUATTARI Félix. Qu’est-ce que la philosophie ? Les éditions de Minuit. Collection : Critique, 1991, p.158. 166

Wolfgang Stegmüller, La philosophie contemporaine dominante, Traduit par Wang Bingwen,Pékin : The Commercial Presse, 1986, p. 202.

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